L’épargne dormante en Europe : pourquoi l’UE peine à mobiliser des milliers de milliards

Par Léo Piquemal

il y a 6 mois


Euro banknotes and coins symbolising European savings
Représentation de l’épargne des ménages européens potentiellement redirigée vers l’économie productive. Crédits : Neznia/généré par IA
En bref
  • Les ménages de l’UE détiennent environ 10–12 000 milliards d’euros en dépôts bancaires — une épargne massive au rendement faible.
  • Le projet SIU vise à canaliser une part de cette épargne vers les marchés de capitaux pour financer l’économie réelle, mais il bute sur des obstacles institutionnels, culturels et techniques.
  • Des initiatives comme le label « Finance Europe » cherchent à orienter l’épargne vers des investissements européens, mais le scepticisme des ménages et le manque d’offre simple freinent la dynamique.

Au printemps 2025, la Commission européenne a formalisé son projet d’Union de l’épargne et des investissements (SIU), destiné à transformer l’un des points faibles structurels de l’Union en atout stratégique : l’excès d’épargne liquide dormante. Selon le texte officiel, près de 70 % de l’épargne des ménages — soit environ 10 000 milliards d’euros — sont détenus sous forme de dépôts bancaires, jugés « sûrs et liquides », mais peu rémunérateurs.

Dans le détail, la réalité semble encore plus massive. Une enquête de 2025 indique que les ménages ont accru de 15 % leurs avoirs en liquidités et dépôts sur les cinq dernières années, pour un total désormais estimé à 12,1 trillions d’euros — soit environ 30 % de leur patrimoine financier global. Dans des pays comme l’Allemagne, plus de 40 % des actifs financiers des ménages sont détenus en cash ou dépôts bancaires, contre seulement 12 % en actions, selon des chiffres cités dans cette même étude.

Ce déséquilibre a des conséquences concrètes : ces sommes, immobiles, ne financent ni l’innovation, ni les petites et moyennes entreprises (PME), ni la transition écologique — autant de besoins urgents pour l’économie européenne. C’est pourquoi la SIU ambitionne de rediriger une partie de cette épargne vers les marchés des capitaux, afin de soutenir l’investissement productif, renforcer la compétitivité de l’Union et accroître l’indépendance stratégique de l’économie européenne.

Mais transformer l’épargne en investissement n’est pas qu’un acte technique : c’est un défi culturel et institutionnel. Malgré plus de 60 propositions législatives depuis 2015, l’intégration des marchés et la création d’un cadre harmonisé traînent en raison de priorités nationales divergentes, de complexités réglementaires, et d’une lenteur politique chronique.

Pour surmonter ces obstacles, plusieurs États membres — la France, l’Espagne, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Luxembourg, le Portugal et l’Estonie — ont lancé en 2025 le label « Finance Europe ». L’objectif : offrir aux épargnants des produits d’investissement clairement identifiés comme soutenant l’économie européenne, tout en incitant l’épargne privée à contribuer à la croissance collective.

Mais l’appel à l’investissement se heurte à une réalité sociale : la méfiance des citoyens. Beaucoup redoutent les marchés financiers, craignent les frais, la volatilité, et disent manquer de temps ou de connaissances pour s’engager dans des placements à long terme. Un ancien responsable de marché le résume : « I may be no expert, but I’m not stupid » — je ne suis pas expert, mais je ne suis pas idiot.

Autre obstacle de taille : la littératie financière reste très faible. Selon une enquête Eurobaromètre citée par la Commission, seuls 18 % des citoyens de l’UE affichent un « niveau élevé » de maîtrise des concepts financiers. Même des initiatives comme des comptes d’épargne-investissement simplifiés (compte minimum à 10 €/mois) peinent à convaincre.

Enfin, il existe un biais évident : l’effort de la Commission et des gestionnaires d’actifs coïncide avec les intérêts du secteur financier. Les fonds, banques et sociétés de gestion pourraient tirer profit d’un afflux de capitaux privés, via des frais, des gestions pilotées, des produits structurés — ce qui transforme un discours d’intérêt général en opportunité pour des acteurs privés.

Symbolisation d’épargne et d’investissements en Europe, billets euros et flèches vers des bâtiments d’entreprises
Illustration de l’épargne des ménages européens potentiellement réorientée vers l’investissement économique. Crédits : Neznia/généré par IA

En l’absence d’un véritable pacte de confiance — mêlant transparence, éducation financière, incitations fiscales et offre accessible — le risque est que toute réforme reste lettre morte. Les 12 000 milliards d’euros d’épargne ne seront qu’un chiffre figé, et l’économie européenne continuera à manquer de capitaux pour ses ambitions industrielles, écologiques et technologiques. Ce n’est pas seulement un enjeu de rendement pour les ménages : c’est un enjeu de souveraineté, de résilience, et de justice économique.