«Sales connes»: la bévue qui a ridiculisé l’Élysée et relancé le débat sur l’impunité
Par Hugo Delorme
il y a 6 mois
- Une vidéo backstage publiée par la presse people montre Brigitte Macron dire «s'il y a des sales connes, on va les foutre dehors» à propos de militantes féministes.
- La séquence a été fournie par l'agence Bestimage (selon plusieurs titres), vendue à Public/Paris Match/Closer; la direction invoque une "bourde".
- Réactions contrastées: condamnations à gauche, récupération et défense à droite; hashtag #SalesConnes rebaptisé en cri de ralliement sur les réseaux.
- Le dossier met en lumière tensions entre présomption d'innocence, parole des survivantes et rôle des médias people.
La scène tient en une phrase — et en une mine contrite de plateau : backstage aux Folies Bergère, la Première dame prend la défense d’un humoriste après l’intrusion d’un collectif féministe. Puis, fuite de son souffle: «s'il y a des sales connes, on va les foutre dehors.» La vidéo fuitée, publiée par des titres people et reprise par la presse grand public et internationale, a déclenché une onde de choc politique et culturelle qui éclaire autant la société française que la mécanique médiatique qui l’entretient.
Pour comprendre l’affaire il faut empiler les pièces: d’un côté, les militantes du collectif #NousToutes ont perturbé le spectacle d’Ary Abittan, accusé en 2021 par une femme dont l’affaire a fait l’objet d’une instruction et d’un non-lieu confirmé en appel — élément factuel rappelé par les dépêches. De l’autre, la vidéo — tournée par un vidéaste identifié comme travaillant pour Bestimage — a été vendue puis diffusée par des magazines people (Public, Paris Match, Closer selon plusieurs titres). Bestimage, dirigée par Mimi Marchand, est souvent décrite par la presse comme proche de figures politiques; la diffusion a été qualifiée de "bourde" par l'agence elle-même après coup.
Angle des médias français. Les quotidiens nationaux (Le Monde, France24 via AFP) cadrent l’affaire comme une polémique institutionnelle: injure d’une figure de l’État, réaction des partis, hashtag viral. Mediapart, fidèle à son registre, met l’accent sur la portée politique: "antiféminisme à l’Élysée", lecture du mépris social et rappel des implications pour la parole des victimes. Les titres people s’attardent sur le fait que la séquence provient d’un coulisseur exclusif — détail qui devient la clé d’une narration en deux temps: d’abord le "scoop", puis la justification/gestion de crise.
Angle international. Les médias étrangers (The Guardian, Al Jazeera, AP) rendent compte de la mécanique similaire: l’insulte, la viralisation et la polarisation. Le cadrage varie: certains (Guardian, AP) insistent sur la tension entre liberté d’expression et responsabilité publique; d’autres (The Times) font ressortir l’ironie de la fuite via une agence proche du couple présidentiel, quitte à alimenter la thèse d’une communication contrôlée qui tourne mal.
Réseaux sociaux et récupération. En quelques heures, le mot-clé #SalesConnes (et sa traduction #StupidBitches) est devenu un étendard. Des comédiennes et personnalités publiques ont réapproprié l’insulte pour la retourner en symbole de solidarité; d’autres ont appelé à la retenue. Les timelines montrent deux phénomènes conjoints: 1) la transformation d’une insulte en slogan politique; 2) la multiplication des récits concurrents — «coulisse filmée, erreur d’agence», «preuve d’un mépris d’État», «attaque contre la justice et la présomption d’innocence».
Comparatif: France vs. autres démocraties. Ce type de polémique n’est pas inédit ailleurs: des premières dames et figures protocolaires ont souvent déclenché tempêtes après propos privés divulgués (pensons à divers épisodes US/UK). Trois différences françaises sautent aux yeux:
- Le rôle central des médias people (Bestimage/Public) dans la circulation d’images privées — en France ces agences ont un poids médiatique non négligeable et des réseaux de diffusion très efficients.
- La tension persistante autour de la parole des survivantes: les mouvements féministes français ont, ces dernières années, radicalisé certaines tactiques (interruption de spectacles, masques, slogans), provoquant des réactions institutionnelles et des débats sur la frontière entre protestation légitime et entrave à la liberté artistique.
- Une polarisation politique particulière: la droite met en avant la présomption d’innocence et la défense de l’artiste; la gauche et les associations dénoncent une minimisation systémique des violences sexuelles. À l’étranger, les débats tendent à se polariser mais prennent souvent des formes différentes faute d’un même rapport historique au mouvement féministe et à la "culture people".
Omissions et angles peu traités. Plusieurs organes — et c’est notable — évitent d’explorer des pistes financières ou de réseau qui pourraient relier l’agence qui a diffusé la vidéo au monde politique: on trouve des mentions de relations personnelles entre Mimi Marchand (Bestimage) et des figures publiques, mais peu d’articles établissent des liens financiers documentés entre l’agence et l’Élysée. Autre omission fréquente: l’absence d’une perspective juridique détaillée sur la protection de la vie privée vs. l’intérêt général; beaucoup d’articles rapportent les réactions mais peu analysent les implications en droit ou la jurisprudence applicable (saisines possibles, responsabilité des agences, sanctions). Enfin, si la presse people justifie parfois la diffusion au titre de l’intérêt public, peu d’enquêtes indépendantes ont pour l’instant vérifié la chronologie exacte des ventes d’images et les circuits financiers derrière l’échange.
Ce qui est confirmé — et ce qui reste à vérifier. Confirmé: la phrase entendue sur la vidéo, sa diffusion par des titres people, la réaction virale sur les réseaux et la condamnation publique de personnalités et de partis (Le Monde, France24, AP, Guardian, Al Jazeera, Mediapart). À nuancer: l’affirmation selon laquelle Bestimage serait "proche" du couple présidentiel est répétée dans plusieurs titres people et quotidiens locaux (La Dépêche, Le Progrès, TV5Monde) mais relève davantage de relations personnelles connues que de preuves de collusion politique ou de lien financier direct — cela reste à documenter par une enquête financière (aucune source consultée ne fournit de contrat public liant Bestimage à l’Élysée sur ce point).
Pourquoi ça compte. Au-delà du scandale de langage, l’affaire cristallise trois enjeux: la relation entre médias people et sphère politique; la manière dont la parole des victimes est traitée dans l’espace public; et la manière dont la sphère institutionnelle gère la proximité entre intime, spectacle et pouvoir. Enfin, elle met à nu notre dépendance aux circuits de diffusion rapides (une "bourde" d’agence et hop: une insulte devient un slogan planétaire).
Conclusion (à la Hugo Delorme — curieux, comparatif, pince-sans-rire). On pourrait plaider la maladresse: une femme âgée, charmante mais humaine, se laisse aller à une formule, et la machine médiatique fait le reste. Mais la maladresse se transforme vite en boussole politique: elle indique où la société est sensible (violences sexuelles, impunité présumée, clivage classe-culture) et où les garde-fous institutionnels s’effritent (contrôle des images, responsabilité des agences). En France, on aime les scandales qui font tourner les têtes; celui-ci, plus qu’un buzz, est un révélateur: la République peut-elle encore se permettre des "bourdes" lorsque les mots heurtent des souffrances collectives? Les réponses viendront des enquêtes, des éventuelles suites juridiques et — surtout — des élections d’opinion sur les réseaux. En attendant, #SalesConnes est déjà devenu une bannière improvisée: ironique, blessée, et résolument remuante.
Sources
- Le Monde (avec AFP) — Brigitte Macron (coverage)
- Mediapart — Anti-feminism at the Élysée
- Al Jazeera — First Lady faces criticism
- AP — Report on the video and reactions
- The Guardian — Coverage and backlash
- France24 (AFP) — "Sales connes" coverage
- La Dépêche — récit sur la vente et la diffusion de la vidéo (Bestimage/Public)
- TV5Monde — Bestimage: "bourde" à l'origine de la diffusion
- Ground News — synthèse de reprises internationales