SPIEF 2026 : Trump, Riyad et risque Ormuz

Par Léo Piquemal

il y a 15 jours


Saint-Pétersbourg à l’aube, centre de congrès moderne, délégations économiques discrètes, reflets financiers et routes commerciales abstraites.
Saint-Pétersbourg à l’aube, silhouettes de délégations économiques et reflets de graphiques financiers sur une façade vitrée. Crédit : Nezna/généré par IA.
En bref
  • Le SPIEF 2026 se tiendra à Saint-Pétersbourg du 3 au 6 juin, avec l’Arabie saoudite comme pays invité.
  • Selon TASS, Rodney Mims Cook Jr., président de la U.S. Commission of Fine Arts, devrait participer au forum, le média russe le présentant comme un représentant envoyé par Donald Trump.
  • Le risque sur Ormuz renforce le poids de Riyad : le détroit concentre environ un cinquième de la consommation mondiale de pétrole et produits pétroliers.
  • Depuis 2022, le SPIEF est passé du rôle de Davos russe à celui de baromètre des routes, paiements et capitaux sous sanctions.

Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg 2026, ou SPIEF, ne se lit plus comme avant 2022. Pendant deux décennies, il a servi à projeter l’image d’une Russie ouverte aux capitaux internationaux, aux groupes énergétiques, aux banques d’investissement et aux grandes entreprises occidentales. Depuis l’invasion de l’Ukraine et le durcissement des sanctions, sa fonction a changé : il mesure moins l’attractivité classique de la Russie qu’une capacité à recomposer des circuits de paiement, de transport, d’énergie et d’investissement. L’édition 2026, prévue du 3 au 6 juin à l’ExpoForum de Saint-Pétersbourg, avec l’Arabie saoudite comme pays invité, s’inscrit dans cette trajectoire.

Le fait politiquement le plus sensible vient des États-Unis. Selon TASS, Rodney Mims Cook Jr., président de la U.S. Commission of Fine Arts, devrait participer à des événements du forum, le média russe le présentant comme un représentant envoyé par Donald Trump, notamment pour une session sur le dialogue culturel russo-américain. Cette annonce nuance l’idée d’un SPIEF totalement coupé de Washington. Elle ne démontre pas pour autant un retour des capitaux américains. Cook dirige une commission fédérale chargée d’architecture, de monuments et d’arts publics ; l’institution américaine confirme son élection comme président le 22 janvier 2026, mais les sources consultées ne lui attribuent aucun mandat commercial, financier ou relatif aux sanctions.

Avant 2022 : un forum d’intégration mondiale

Avant la guerre en Ukraine, le SPIEF était souvent présenté comme le Davos russe. Reuters rappelle que le forum, lancé en 1997, visait à attirer les investissements étrangers, discuter la politique économique et montrer que la Russie était ouverte aux affaires après la fin de l’Union soviétique. Cette fonction avait une portée concrète : les investisseurs y surveillaient les hydrocarbures, les infrastructures, les privatisations, la consommation intérieure, les banques, les technologies et les grands contrats publics.

À cette époque, l’impact mondial du SPIEF reposait sur l’intégration. Les dirigeants russes utilisaient le forum pour dialoguer avec les multinationales, les fonds souverains, les industriels européens, les groupes énergétiques et les cabinets financiers. Les annonces pouvaient influencer les anticipations sur les investissements directs étrangers, les projets pétroliers et gaziers, les chaînes d’approvisionnement et la place de la Russie dans la mondialisation. Le forum ne fixait pas les prix mondiaux, mais il signalait l’accès à un grand marché de matières premières, de consommation et d’infrastructures.

Cette architecture s’est fracturée en 2022. Les sanctions, les restrictions bancaires, les départs d’entreprises, les gels d’actifs et les risques de réputation ont transformé le coût d’opérer en Russie. Reuters a estimé en 2024 que les pertes liées aux sorties ou réductions d’activité des entreprises étrangères dépassaient 107 milliards de dollars. Le SPIEF a donc perdu une partie de sa fonction ancienne : il n’est plus principalement un lieu de séduction de Wall Street, Londres, Francfort ou Paris.

Depuis 2022 : moins d’intégration, plus de corridors

La trajectoire post-2022 ne signifie pas arrêt des échanges. Elle signifie réorientation. Reuters relevait en 2025 que les investissements directs étrangers en Russie avaient fortement reculé, avec une baisse de 62,8 % des flux en 2024 selon des données de l’ONU, tandis que les avoirs étrangers avaient presque diminué de moitié depuis l’invasion. UNCTADstat donne aussi un ordre de grandeur : les entrées d’IDE en Russie atteignaient environ 3,35 milliards de dollars en 2024, contre 31,67 milliards en 2010 et 11,86 milliards en 2015. Ces comparaisons doivent être lues avec prudence, car elles reflètent aussi les cycles des matières premières, les effets de 2014 et les conditions financières mondiales, mais elles montrent une rupture nette.

Dans le même temps, les échanges avec certains partenaires non occidentaux ont pris plus de poids. Le commerce Chine-Russie a atteint un record en 2024, à 1 740 milliards de yuans, soit environ 237 milliards de dollars selon Reuters, avant de reculer en 2025 pour la première fois en cinq ans, à 1 630 milliards de yuans. Ce ralentissement rappelle que les corridors alternatifs ne sont pas sans friction : sanctions secondaires, difficultés de paiement, baisse de la demande russe pour les voitures chinoises et prix du pétrole plus bas ont pesé sur les volumes et les valeurs.

L’Inde illustre une autre recomposition. Reuters a rapporté que le pétrole russe représentait plus d’un tiers des importations indiennes de brut sur une partie de 2025, avec 1,73 million de barils par jour entre janvier et juillet. Avant 2022, le pétrole russe occupait une place limitée dans le panier indien, notamment pour des raisons de distance et de coûts logistiques. Les sanctions et les rabais sur le brut russe ont modifié l’arbitrage économique : pour un raffineur indien, la question se traduit en marges, délais de livraison, risques d’assurance et prix final des carburants.

Rodney Cook : un signal attendu, pas un retour des capitaux

Dans cette trajectoire, la participation annoncée de Rodney Cook serait politiquement visible mais économiquement limitée. The Moscow Times indique qu’il pourrait devenir le premier responsable américain à assister au SPIEF depuis près de dix ans, en rappelant la présence de l’ancien ambassadeur John Tefft en 2017. Kyiv Independent et European Pravda ont également repris l’information, tout en soulignant qu’elle provient de médias russes. La formulation la plus solide reste donc circonscrite : selon TASS, Cook devrait participer ; son statut officiel est vérifiable ; aucun retour économique américain n’est établi.

Pour Moscou, le symbole serait utile. La Russie pourrait montrer qu’un représentant nommé sous l’administration Trump prend part à une discussion publique alors que les sanctions américaines et européennes restent en place. Pour Washington, si le déplacement se confirme, le signal peut rester limité à la diplomatie culturelle. Pour les entreprises, les banques et les investisseurs, rien ne change mécaniquement : les contraintes de conformité, de paiement, d’assurance, de transport et de risque secondaire continuent de structurer les relations économiques avec la Russie.

Ormuz donne plus de poids à Riyad

L’Arabie saoudite était déjà un invité stratégique pour le SPIEF 2026. Elle le devient davantage si l’on intègre le risque sur le détroit d’Ormuz. L’EIA estime qu’au premier semestre 2025, les flux pétroliers passant par Ormuz atteignaient en moyenne 20,9 millions de barils par jour, soit environ 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers et un quart du commerce maritime mondial de pétrole. L’agence américaine estime aussi qu’environ un cinquième du commerce mondial de GNL a transité par Ormuz en 2024, principalement depuis le Qatar. Pour les marchés, ce n’est pas un détail géographique : c’est un point de fixation des prix de l’énergie, des primes d’assurance et du coût du fret.

Dans ce contexte, la présence saoudienne ne se limite pas au protocole. Riyad est un acteur majeur de l’OPEP+, un producteur clé du Golfe, un détenteur de capitaux et un pays capable de parler à Washington, Pékin, Moscou, New Delhi et Bruxelles. En cas de perturbation d’Ormuz, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent de capacités de contournement par pipeline, mais l’EIA estime que la capacité disponible permettant d’éviter le détroit serait d’environ 2,6 millions de barils par jour, très loin de compenser l’ensemble des flux transitant par Ormuz. Le Golfe peut amortir une partie du choc, pas l’effacer.

Pour un ménage importateur d’énergie, cette géographie apparaît rarement sous la forme d’une carte maritime. Elle arrive plus tard dans le prix du carburant, le coût du transport routier, les billets d’avion, les engrais et les produits alimentaires. Pour une compagnie aérienne, un transporteur ou un importateur égyptien de blé, le risque Ormuz modifie les couvertures de carburant, les devis d’assurance, les délais de livraison et parfois les subventions publiques. C’est ce lien entre géopolitique et prix quotidiens qui donne à la présence de Riyad au SPIEF une portée plus concrète.

Salle de négociation internationale avec cartes du Golfe, d’Ormuz et de l’Arctique, dossiers énergie, paiements et infrastructures, flux financiers abstraits.
Salle de négociation internationale avec cartes du Golfe, d’Ormuz et de l’Arctique, dossiers énergie, paiements et infrastructures, flux financiers abstraits. Crédit : Nezna/généré par IA.

Route du Nord : argument stratégique, pas substitut immédiat

Le risque Ormuz renforce aussi l’intérêt narratif de la route maritime du Nord pour Moscou. Reuters a rapporté le 28 mai 2026 que la Russie avait envoyé son premier méthanier de l’année vers l’Asie par cette route arctique plus tôt que d’habitude, depuis le projet Arctic LNG 2, sous sanctions américaines. La route maritime du Nord, entre Mourmansk et le détroit de Béring, peut théoriquement raccourcir certains trajets entre l’Europe, l’Arctique russe et l’Asie, en évitant des passages plus exposés comme Suez, Bab el-Mandeb, Ormuz ou Malacca selon les routes considérées.

Mais il serait excessif d’en faire un remplacement d’Ormuz. The Moscow Times, citant le cabinet Gecon, indiquait que les volumes de fret sur la route maritime du Nord avaient atteint 37,02 millions de tonnes en 2025, en baisse de 2,3 % sur un an, après 38 millions de tonnes en 2024. Ces niveaux restent très inférieurs aux ambitions affichées par Moscou, qui visait 80 millions de tonnes en 2024 et 200 millions en 2030. High North News distingue aussi le transit pur, estimé autour de 3,2 millions de tonnes en 2025, du volume total transporté le long de la route. La route demeure donc surtout structurée par les projets russes de ressources plutôt que par un basculement massif du commerce mondial.

La route du Nord est un argument de long terme dans la bataille des corridors, pas une solution immédiate à une crise d’Ormuz. Elle reste limitée par les glaces, la saisonnalité, les assurances, les sanctions, la flotte de brise-glaces, les infrastructures portuaires et la nature des cargaisons. Son intérêt pour le SPIEF est ailleurs : elle illustre la manière dont la Russie tente de vendre une géographie alternative à l’Asie au moment où les routes classiques apparaissent plus vulnérables.

Ce que le forum peut changer — et ce qu’il ne change pas

Le SPIEF n’est pas le lieu où se décide seul le prix du pétrole, l’architecture des sanctions ou la sécurité des détroits. Il est plutôt le lieu où les acteurs testent publiquement des routes, des partenaires, des instruments de paiement et des récits économiques capables de réduire leur exposition. Son impact direct se mesure dans les contrats, les montants, les garanties, les financements et les calendriers d’exécution. Son impact indirect se lit dans les signaux : qui accepte d’être vu à Saint-Pétersbourg, quels corridors sont promus, quels risques deviennent négociables et quels coûts restent non couverts.

Cette distinction est essentielle. Un mémorandum signé au SPIEF peut annoncer une coopération sans produire de flux immédiats. Une réunion bilatérale peut n’avoir aucun effet sur les prix, mais signaler qu’un canal demeure ouvert. Une annonce sur l’énergie peut ne pas modifier le marché le jour même, mais orienter des investissements, des contrats de maintenance ou des routes de livraison. Le forum fonctionne donc comme une chambre d’écho de la fragmentation mondiale : il révèle les contraintes autant qu’il prétend les contourner.

Ce que le SPIEF dit des équilibres mondiaux

Le SPIEF 2026 ne prouve pas que la Russie a remplacé l’Occident à l’identique. Il montre plutôt une économie mondiale de plus en plus organisée par blocs, corridors, exemptions, arbitrages et zones grises de conformité. Les pays du Golfe, l’Inde, l’Égypte, la Chine ou plusieurs États africains ne se placent pas nécessairement dans un camp unique. Ils cherchent à préserver l’accès à plusieurs marchés, plusieurs systèmes de paiement, plusieurs fournisseurs d’énergie et plusieurs sources de financement.

Cette évolution réduit la lisibilité de la mondialisation. Avant 2022, le SPIEF était un point d’entrée vers un marché russe intégré aux circuits financiers occidentaux. En 2026, il devient un indicateur de fragmentation : quelles banques peuvent payer, quelles routes peuvent transporter, quels assureurs peuvent couvrir, quels États acceptent d’afficher leur présence, quels contrats sont finançables et quelles entreprises préfèrent rester discrètes. L’impact sur l’économie mondiale est moins spectaculaire qu’avant, mais plus structurel.

Les sources régionales confirment cette lecture. Ahram Online souligne l’intérêt égyptien pour l’énergie, l’industrie, le tourisme, la sécurité alimentaire et l’investissement. Sberbank India présente le forum comme une plateforme pour les participants indiens, avec des thèmes liés aux BRICS, aux paiements, aux technologies et aux infrastructures. BRICS Magazine met en avant l’espace de coopération internationale de Roscongress. Ces sources ont leurs biais respectifs, mais elles montrent la même réalité : le SPIEF sert désormais à organiser des connexions économiques alternatives, pas à restaurer le modèle pré-2022.

Un forum plus humain par ses effets concrets

Rendre le SPIEF plus lisible ne consiste pas à dramatiser l’événement. Il s’agit de suivre les chaînes économiques jusqu’à leurs effets ordinaires. Une tension sur Ormuz peut renchérir le carburant d’un livreur, le kérosène d’une compagnie aérienne ou les engrais d’un agriculteur. Une difficulté de paiement avec la Russie peut retarder une cargaison, augmenter une prime d’assurance ou pousser un importateur à chercher un autre fournisseur. Un accord énergétique signé à Saint-Pétersbourg peut ne produire aucun effet immédiat, mais modifier plus tard des capacités électriques, des contrats de maintenance ou des dépendances technologiques.

C’est dans cette traduction concrète que le forum garde une portée mondiale. Le SPIEF 2026 ne changera pas à lui seul l’ordre économique. Il peut en revanche révéler quels acteurs disposent encore d’options quand les routes maritimes, les monnaies, les assurances et les sanctions deviennent des contraintes quotidiennes. Pour un lecteur, la question n’est pas seulement de savoir qui monte sur scène à Saint-Pétersbourg. Elle est de savoir si les annonces réduiront, déplaceront ou augmenteront les coûts qui finissent par arriver dans les prix.

Lecture critique des sources

Les sources russes comme TASS et Roscongress sont nécessaires pour suivre l’agenda officiel, mais elles valorisent naturellement la portée internationale du forum. Les sources ukrainiennes comme Kyiv Independent ou European Pravda lisent l’annonce Cook à travers la guerre et le coût politique des contacts avec Moscou. Reuters, Le Monde, l’EIA et UNCTAD apportent une lecture plus financière, énergétique et institutionnelle. Les sources régionales comme Ahram Online, Sberbank India, Xinhua ou BRICS Magazine montrent pourquoi certains partenaires continuent d’utiliser le SPIEF comme plateforme d’affaires.

La conclusion la plus robuste reste mesurée. Le SPIEF 2026 n’est ni un retour au monde d’avant 2022, ni la preuve que l’économie russe serait isolée de tous les circuits mondiaux. Il est devenu un baromètre de fragmentation. La présence attendue de Rodney Cook montre qu’un canal américain symbolique peut exister. La place de Riyad, le risque Ormuz, la route du Nord, l’Inde, l’Égypte, la Chine et les BRICS montrent que les flux économiques se déplacent, se renégocient et se compliquent. Cette complexité fait du forum un objet économique mondial, même lorsque son impact direct sur les capitaux occidentaux reste limité.

FAQ

Le SPIEF 2026 marque-t-il un retour américain en Russie ?

Non. Selon TASS, Rodney Mims Cook Jr. devrait participer au forum, mais les sources consultées ne montrent aucun mandat commercial, financier ou relatif aux sanctions. Le signal est culturel et diplomatique.

Pourquoi Ormuz change-t-il la lecture de la présence saoudienne ?

Parce que le détroit concentre une part majeure des flux mondiaux de pétrole et de GNL. En cas de tension, Riyad devient central pour les anticipations de marché, les routes de contournement et les prix de l’énergie.

La route maritime du Nord peut-elle remplacer Ormuz ?

Non à court terme. Elle peut devenir plus attractive comme corridor stratégique, mais ses volumes, ses contraintes climatiques, ses infrastructures, les sanctions et les assurances limitent son rôle immédiat.

Sources